Journal de bord

Le compte à rebours, jusqu’à la création du spectacle, est lancé.

                                                                                                                                                                                                                                                                                       au nom du père, le spectacle – semaine 30

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                                     Visite de l’exposition d’Alejandro Jodorowsky (CAPC) le 23 juillet avec Samuel
J-123  « Ce qui se passe dans le domaine de l’écriture n’est-il pas dénué de valeur si cela reste « esthétique », anodin, dépourvu de sanction, s’il n’y a rien, dans le fait d’écrire une œuvre, qui soit un équivalent (et ici intervient l’une des images les plus chères à l’auteur) de ce qu’est pour le torero la corne acérée du taureau, qui seule – en raison de la menace matérielle qu’elle recèle – confère une réalité humaine à son art, l’empêche d’être autre chose que grâces vaines de ballerine ? », Michel Leiris, page 10 de L’Age d’homme (Editions Gallimard)
J-124  « Il ne faut pas laisser emmagasiner l’angoisse, me disait un jour un détenu de la maison d’arrêt. – Ah oui ? avais-je dit. – Oui, oui, avait-il répondu. Moi, à cause d’elle, j’ai… Vous aimez votre femme ? – Oui. – Elle vous aime ? – Je pense. Elle me le dit. Elle me le montre aussi. – Ne laisser pas emmagasiner l’angoisse, surtout, surtout pas. – D’accord. »
J-125  Il m’est difficile d’en être. Ces conversations sur l’école, l’éducation, où chacun donne son avis, tranché, me déstabilisent, m’éloignent et du coup, je me concentre sur le vin. Je ferme les yeux, le nez dans le verre. Vous verrez ce vin a des arômes de sous-bois, mousse et humus très marqués, avait récité la jeune fille souriante. Je dis : « ce vin a des arômes de pissotière d’école » et je le dis suffisamment fort pour qu’autour de la table, ça se taise. Je suis ainsi fait qu’aussitôt, je me sens coupable : « Non, non, je blaguais. Il a des arômes de sous-bois, de mousse et d’humus très marqués. – De toutes les façons, il pique ton vin », lance A. avant de repartir sur la façon dont il s’y prend avec son second pour les devoirs.
J-126  « Une chose est sûre, même si je ne savais pas ce qu’allait être Un roman russe, il fallait que je l’écrive avant d’avoir cinquante ans.»[1]
J-127  Les garçons si joyeux, Maya si patiente et moi agonisant. « Il ne faut pas laisser emmagasiner l’angoisse, me disait un jour un détenu de la maison d’arrêt. Ah oui ? avais-je dit. Oui, oui, avait-il répondu. Moi, à cause d’elle, j’ai… »
J-128  La solution ne serait-elle pas dans la énième lecture d’ Un roman russe d’Emmanuel Carrère ? Sur internet, je trouve un article de Libération[2] paru au moment de la sortie du livre. Ces mots : « Dans De la littérature considérée comme une tauromachie (1945), Michel Leiris explique qu’avec l’Age d’homme, il a voulu «faire un livre qui soit un acte», qui l’engage «tout entier», et qui «introduisît également un élément nouveau dans mes rapports avec autrui». Un roman russe est l’exacte application du projet défini par Leiris. » La solution ne serait-elle pas dans cette citation de Leiris ?
J-129  J’ai hésité. J’ai vraiment hésité. A deux doigts, j’étais à deux doigts de le faire. Les beaux parleurs sentencieux m’angoissent à un point… Mais je ne l’ai pas fait, j’aurais dû peut-être. « Il ne faut pas laisser emmagasiner l’angoisse, me disait un jour un détenu de la maison d’arrêt. – Ah oui ? avais-je dit.-  Oui, oui, avait-il répondu. » 
Renaud Borderie
[1] http://www.lexpress.fr/culture/livre/un-roman-russe_812022.html
[2] http://www.liberation.fr/livres/2007/03/01/carrere-a-ciel-ouvert_86251
au nom du père, le spectacle
                                                                   Semaine 29 
                                                                    
IMG_2506                                                                                                                                                                                                                                                                           Une image de l’épisode 6 de la web-série (réalisée par Walass)
J-130  Avec Erwan, sur le pont de Coulaures, un été, on s’était mis à rêver sur les parents idéaux : son père (à la place de mon père) et ma mère (à la place de sa mère).  Nous avions quel âge ? 14, 15 ans ? J’en ai 44.
J-131 Il est venu sans son chien. Dommage.
J-132 L’eau est basse. Elle a été rarement aussi basse. La Loue est la rivière de mon enfance. Samuel, Victor, Albin et moi nous bâtissons un barrage sous le chêne, celui qui a toujours menacé de tomber.
J-133 Qu’est-ce que c’est qu’être père ? C’est cette question qui débute chacun des entretiens. Cette question à H., je n’ai pas eu besoin de lui poser. Il se raconte, raconte son enfance, son adolescence, il raconte son père, la schizophrénie de son père, les ravages de la schizophrénie de son père sur l’homme qu’il est, sur le père qu’il est devenu. Il le fait avec douceur. Délicatesse. Nous avons du mal à nous séparer. Il m’accompagne jusqu’à l’épicerie, et là, devant le rayon des vins, nous nous mettons à valser. 1, 2, 3. 1, 2, 3. 1, 2, 3. L’homme barbu de la caisse (ils sont tous barbus ici) nous demande s’il peut se joindre à notre danse. A partir du 25 novembre, Monsieur, à la Boîte à Jouer.
J-134  Sincèrement, je n’ai rien contre les liners. A vrai dire, jusqu’à cette conversation, je n’avais jamais employé ce terme. Comment allez-vous, je lui demande. Oh pas très bien, j’ai un problème de liner. Je répète les deux derniers mots d’une façon interrogative. Oui, de liner, nous construisons une piscine. La maison est grise et ils ne nous proposent qu’un liner bleu. Je répète huit des derniers mots, le nous devient un vous et tout ça à la forme interrogative. Le bleu jurerait avec le gris. Mais mon mari s’est renseigné, ça existe les liners gris. Je répète les quatre derniers mots d’une façon interrogative. Elle acquiesce souriante, les yeux brillants. Je m’entends lui demander : Vous l’aimez votre mari, n’est-ce pas ?  Elle acquiesce, ne peut s’empêcher d’éclater de rire, rougit… Et votre père, vous l’aimez ?
J-135 Que filmer ? J’en suis arrivé peu à peu à ne filmer qu’au plus près de mon expérience. Aujourd’hui je sais qu’un homme est fait de peu de matière, donc je filme avec peu de moyens. J’ai abandonné tout luxe. Le cinéma est devenu pauvre, je l’ai suivi. Je filme mal les champs, les arbres, les rues, les baisers des amants. Je crois que je ne suis fait que pour les visages, et encore, il faut qu’ils soient seuls sur l’écran, et de face, et presque immobiles, simplement dans le but de mettre en valeur leur énergie en expansion infini. J’ai commencé à être -vaguement- cinéaste à partir du moment où je n’ai plus inventé la moindre action dramatique. Je ne filmais que ce qui avait été vécu par moi, ou par quelqu’un qui avait soigneusement consigné son expérience. Des visages. A force de s’intéresser au visage, on finit par le nier pour le redécouvrir et il ne sera jamais aussi attirant que le jour où il sera caché ou absent. Filmer seul. Je pense qu’on peut faire des films seul. Ce n’est pas de l’orgueil de dire que le cinéma peut être aussi un travail de solitude. On peut atteindre un état de concentration, faire un geste cinématographique ramassé, comme le peintre, comme le sculpteur, sans souci de l’argent, du métier, du public… Je reviens toujours au même point : c ’est au tournage pour moi que les choses se passent. Ce qui est raté au tournage est raté au montage, est raté pour l’œil du spectateur. Un cinéma immédiat. Fabriquer un cinéma immédiat sorti tout fraîchement du fond de soi et auquel la raison et l’intelligence n’ont pas encore coupé les ailes. Filmer d’un trait, sans ratures. Lors du tournage de ce répondeur ne prend pas de messages, nous avons filmé un homme qui souffrait, qui suivait les traces de son passé. Nous ne savions pas quel plan nous tournerions après celui qui nous occupait, mais nous étions sûrs qu’il sortirait du précèdent comme le jour de la nuit, ou inversement. Comme un enchaînement de notes de musique ou de touches de pinceau sur la toile. Ce sont souvent les meilleures surprises. Je me demande si, quand un film est un peu réussi, il n’est pas fait d’imperfections. L’image vidéo. Je compte sur l’image-vidéo pour provoquer, pour féconder, transformer l’image-film. Je la travaille en écartant les zones sombres, en évitant les longues focales. Je cherche une image nette, lumineuse, franche, simplifiée. L’épure. Je trouve que c’est encore trop complexe un film …/…  Il y a encore trop de couleurs, trop de mouvement, trop de sentiments, ce n’est pas assez épuré. C’est très difficile de sortir du barbouillage de couleurs et d’atteindre la ligne. Pourquoi filmer ? Je ne peux pas tourner des films avec l’idée que j’agis sur le monde car on y verrait inscrit le fait que j’ai voulu changer le cours des choses, ce qui serait prétentieux. Que mes films fassent frémir une eau dormante à l’intérieur d’un cœur, ça je le souhaite. » Extraits de L’Avant-Scène cinéma spécial Alain Cavalier, Filmer des visages, n° 440-441, mars-avril 1995
J-136 Ils partent. Les rues se vident. La chaleur est là. Bref, c’est l’été et samedi, ma sœur se marie. Mon père est invité. Je ne peux pas ne pas y aller. Je ferai trop de peine à mon entourage. Tu me diras, elle se marie l’été et je n’aurai pas à me justifier sur le fait de porter des lunettes de soleil.  La dernière fois que je l’ai vu, il tenait dans les bras un chien à la tête grosse comme une balle de ping-pong. Derrière mes lunettes, je pourrai contempler l’animal à ma guise, à ma guise planifier sa mort. On appelle ça mettre l’ambiance .
Renaud Borderie
au nom du père, le spectacle
Semaine 28
Autoportrait en père, le 11 juillet, 18h30Autoportrait en père, le 11 juillet à 18h30.
J-137  Est-ce que D., P., F., T., C., J-L., M., B., C. et S. ont ressenti de l’angoisse quand la question « qu’est-ce que c’est qu’être père ? » a résonné sous les lustres à facettes ? D’ailleurs, à ce propos, quels en sont chez eux les symptômes physiques ? Troubles du sommeil, douleurs musculaires, palpitations, tremblements, mains moites, vertiges, frissons, maux de tête ou maux de ventrediarrhée ou constipation, sensation de serrement au niveau de la poitrine, impression d’étouffer, nœud à l’estomac ou à la gorge, spasmophilie, envie constante d’uriner, etc. ? Pour moi, l’angoisse est associée au générique des Animaux du monde le dimanche soir. Aujourd’hui, 35 ans après, il s’est fait entendre dès notre arrivée sur le lieu de notre déjeuner, sans crier gare et tout doucement, si doucement que je l’entendais à peine, mais sentais bien que combien je devenais irritable, puis il s’est fait entendre de plus en plus fort jusqu’à ce que je fasse le choix de ne plus lutter, de m’abandonner aux troubles du sommeil, aux douleurs musculaires, aux palpitations, aux tremblements, aux mains moites, vertiges, frissons, maux de tête et de ventre, à la diarrhée ou à la constipation, à la sensation de serrement au niveau de la poitrine, impression d’étouffer, nœud à l’estomac ou à la gorge, spasmophilie, envie constante d’uriner, etc.
J-138 Dans le Monde du 11 octobre 2014, Alain Cavalier donne son interprétation d’expressions utilisées dans Le Paradis [1], son dernier film, expressions tirées de la Bible. Pour la porte étroite, il écrit : Je l’ai passée dans mon parcours cinématographique. C’est la possibilité d’affirmer votre doute, après des années de timidité surmontée avec les producteurs, les techniciens et les acteurs, face à qui il fallait afficher des certitudes. Cela m’a pris très longtemps. Et puis un jour, j’ai trouvé une façon de filmer librement, souplement, de façon lumineuse : je suis entré en vidéo à 60 ans, tout de même. Et j’ai béni l’étroitesse de la porte. Ce texte me touche. Le lis, le relis, me rends compte que je le connais par coeur. De l’eau jusqu’à la taille m’a échappé parce que je n’ai pas été en capacité de m’affirmer, n’ai pas pu surmonter ma timidité face à la production, l’équipe artistique, parce que ceux, celles qui parlent fort, avec aplomb et certitude m’ont toujours paralysé, parce que je les ai laissés eux qui parlaient si fort, avec tellement d’aplomb et certitude prendre le gouvernail du navire. Bref je me suis effacé. Bref j’ai laissé faire… J’en ai conscience, je n’en ressens aucune amertume, aucune tristesse, d’autant plus que j’aime ce spectacle – la tristesse vient qu’une seule date soit programmée. Pour au nom du père, le spectacle, elles devaient être quatre institutions à financer, elles ne seront que deux, il va falloir donc faire des choix artistiques, prendre des décisions, je me retrouve de plus en plus seul, la porte devient de plus en plus étroite.

J-139 Allongés sur notre lit, à peine vêtus, dans la pénombre, moi : Dans au nom du père, le spectacle, qui veut à un moment donné pourra répondre à ma question. Je lui laisserai la scène. Il aura dix minutes. Maya : Tu n’auras aucun droit de regard ? Moi : Non. Ils seront libres. Nous les regarderons tout simplement.
J-140 J’ai toutes les peines du monde à ne pas parler de sexe dans ce journal de bord. Vous me direz, il me reste 140 jours. Ça me titille pourtant. Le sexe et moi, c’est une énorme bataille qu’on se livre et j’ai à vrai dire peu de chances de la gagner. Je me lance. Nous nous embrassions. Nous nous touchions. Jusqu’à ce qu’elle parte en courant, le sein droit éjecté du bonnet, me laissant avec une érection dont je ne savais que faire. La dernière nuit passée dans cette petite ville de brousse, il y a un peu plus de 20 ans, elle a frappé à ma porte et nous n’avons pas fait que nous embrasser et nous toucher cette nuit-là. Les blennorragies font souffrir, je confirme. Sur Facebook, elle s’est manifestée il y a peu (pas la blennorragie, non, J) : je l’y vois souriante, mère d’une petite fille, posant dans des tenues qu’elle doit trouver élégantes, à la table de restaurants chics, évoluant dans un intérieur très cossu, elle qui vivait dans une habitation en terre. Sur le visage du vieil homme à qui elle s’enlace avec ostentation, je ne peux pas m’empêcher de guetter des traces de cette douleur si caractéristique. En relisant ce que je viens d’écrire, je m’en veux, j’écris : est-ce cela qu’on appelle la mesquinerie ? Je relis pour la deuxième fois : ce n’est pas sur la sexualité que j’écris, c’est sur la souffrance.
J-141 Ils me gâcheraient presque mon quasi de veau confit. Le père à son fils tout juste bachelier : Et maintenant, il va falloir couper le cordon + A la fac, le mec, il fait son cours et il se casse. Il sera plus derrière toi + Il faudra te dire : bon, qu’est-ce que je mange ce soir, etc. C’est pas la conversation en elle-même, plutôt attachante, c’est le fait que le fils est appareillé pour la surdité et que le père hurle en détachant chaque syllabe. Les relations père-fils peuvent être anxiogènes.
J-142 Ils me gâcheraient presque mes moules à la plancha. C’est d’abord venu de la fille (à chaque fois qu’elle dit hallucinant – elle en ponctue ses débuts et ses fins de phrase –, sa glotte sort de sa bouche), puis du fils (sa chemise à motifs fleuris jure avec son short à motifs fleuris, je dois bien avouer que sa morgue lui fait gagner en élégance) et enfin du père (à la cinquantaine tellement autocentrée qu’il en est caricatural) qui, lui, a dû se retourner pour me regarder. Je ne réagis pas. C’est en partant que je leur ferai un doigt d’honneur. Les familles peuvent être envahissantes.
J-143 Ils me gâcheraient presque mon saumon confit à la graisse de canard. Le couple a la petite soixantaine. Elle : Ça y est, les congés payés débarquent. On va rester à Hasparren. Lui : Hum, hum. Elle : On va se boire une bouteille entière pour notre anniversaire ? Lui : Hum, hum. Elle : On a fêté ici le bac de Romuald il y a 17 ans. Lui : Hum, hum. Elle : Tiens, il y a du Turbot. Tu aimes le Turbot ? Moi, je l’aime. Tu vas prendre du Turbot et moi je prendrai des pieds de porc croustillants. Lui : Hum, hum. Elle : On va pas garder cette grande maison pour nous tous seuls ? Lui : Hum, hum. Elle : La piscine en fin de matinée m’a fait un bien fou. Lui : Hum, hum. Elle : Ça s’est bien passé à la clinique ? Lui : Hum, hum. Elle : Tu accepterais que je porte des shorts courts à mon âge ? Lui : Tu fais ça et je demande le divorce. Les couples à la petite soixantaine peuvent être déprimants.
Renaud Borderie
[1] https://www.youtube.com/watch?v=inuxloBjbYo
au nom du père, le spectacle
Semaine 27
Samuel, le 4 juilletSamuel, le 4 juillet.
J-144 Si ce spectacle ne se faisait pas, je mourrais. Ça ne me le faisait pas pour les autres, c’est bon signe.
J-145 Elles devaient être quatre institutions à financer, elles ne seront que deux. Bon. Au nom du père, le spectacle sera financé en grande partie par ce que rapportent les formations. Sophie me dit que finalement, c’est comme si je me l’offrais ce spectacle, comme si l’artistique avait été mis de côté par la production. Je ne comprends comme si l’artistique avait été mis de côté par la production mais je dois rejoindre Maya pour un week-end en amoureux.
J-146 Je suis disposé à l’écrire. Jusque-là, je le ressassais. Les nouvelles ne sont pas bonnes : elles devaient être quatre institutions à financer, elles ne seront que deux. Je ne suis pas en colère, je ne vais donc pas faire appel à Y. qui pour 100 euro casse un membre, je ne suis pas en colère mais je regarde quand même la liste des membres de la commission d’aide à la création. Ah… okay… bon… bien… soit… et pas de projections négatives, svp. C’est une question de survie. Tous sont des gens sérieux, compétents, expérimentés et étant donné leur sérieux, leurs compétences, leurs expériences, ils ont lu avec attention, soin et méticulosité le dossier que Manon, Thierry, moi leur avons concocté étant donné leur sérieux, leurs compétences, leurs expériences. « L’émotion est le trouble intense de l’affectivité, une réaction immédiate, le plus souvent incontrôlée. » C’est ce que je lis sur
http://www.vulgaris-medical.com/encyclopedie-medicale/emotions-bases-neurophysiologiques. Je lis aussi : « L’émotion a un impact direct sur un individu. C’est ainsi qu’elle induit des perturbations de fonctionnement comme par exemple l’accélération du rythme du cœur, la modification de la couleur du visage aussi bien dans le sens plus rouge que plus pâle, des modifications de fonctionnement des glandes endocrines (accélération de la sécrétion de certaines hormones), des perturbations du fonctionnement musculaire que celui-ci soit visibles (au niveau du visage comme le sourire) ou invisibles (accélération du transit intestinal par exemple avec la diarrhée ou la constipation par exemple). » Je m’amuse à imaginer les perturbations de fonctionnement chez D., P., F., T., C., J-L., M., B., C. et S. quand la question « qu’est-ce que c’est qu’être père ? » a résonné sous les lustres à facettes. Elle fait toujours de l’effet, ma question.
J-147 Le Louie de la saison 5 est en pleine dépression. L’épisode 1 commence par une séance chez son psy. Ils sont en relation face à face et le psy s’endort. Dans cette chambre de ce 4 Etoiles bayonnais, je me mets à sauter sur mon lit comme mes fils sautent sur leur trampoline. Moi aussi, mon psy s’était endormi en pleine séance. J’y vois là un signe.
J-148 Dans cette salle, je ne sais pas comment c’est venu mais c’est venu, oui c’est venu et c’est venu alors que très sincèrement, je ne pensais pas qu’avec eux, l’intime s’insinuerait aussi facilement. Il est vrai que l’un d’entre eux est père d’un enfant d’un mois.
J-149
Toute la journée, ces visages, ces voix encore d’hier, qui m’accompagnent, ces histoires, rires, intimités, délicatesses, sourires, silences. Cette citation de François Bon [1] décidemment qui m’accompagne, cette citation déjà en épigraphe de Tout semblait calme [2] : « On est avec des hommes, des femmes, pour qui la vie a cette même complexité qu’elle a pour chacun de nous au monde, et le présent une somme superposée de trajets, d’histoire, de filiations et d’aventures, où la parole est forcément au centre, si c’est par elle, la parole, qu’on rejoint l’autre, qu’on partage le plus précieux comme l’information la plus simple, et qu’en même temps, cette parole on peut la retourner comme un gant : qu’on l’examine de près, et c’est tous les secrets du monde qui se fixent un instant sous le regard, non pas qu’on puisse en lever l’énigme, mais au moins se la rendre plus proche. »

J-150 Il m’est difficile d’écrire ce que j’ai vécu aujourd’hui. Dans quelques jours, je pourrai. Trop dans l’émotion. Là. Maintenant. Encore. Restons dans les faits. De 19 heures à 21 heures, j’étais au café des pères [3] pour leur lire leurs réponses à ma question (Qu’est-ce que c’est qu’être père ?) récoltées en avril dernier lors d’un atelier d’écriture. 
Renaud Borderie
[1] La Douceur dans l’abîme paru aux Editions La Nuée bleue, http://www.nueebleue.com/
[2] Paru aux Editions Confluences, http://www.editionsconfluences.com/
[3] https://www.caf.fr/ma-caf/caf-de-la-gironde/actualites/annee/2012/papa-separe-ou-divorce-rendez-vous-au-cafe-des-peres
 
au nom du père, le spectacle
Semaine 26
Victor, samedi 26Victor, samedi 26.
J-151 Le romancier Philippe Djian anime des ateliers d’écriture organisés par son éditeur Gallimard, à Paris comme à Genève. Il s’explique sur une démarche habituelle aux Etats-Unis mais encore rare en francophonie.
En tant qu’écrivain reconnu, que vous apporte l’animation d’ateliers d’écriture ? De l’argent d’abord. Et je peux éventuellement faire profiter les autres de trente ans d’expérience. Si vous allez voir un éditeur, il vous dira: ouh non! Dans les ateliers il n’y a pas d’enjeu commercial, dix personnes vous diront que c’est génial ou au contraire que c’est incompréhensible, et ça va vous aider. Je ne vois pas où vous pouvez trouver ça ailleurs Je n’ai pas  de baguette magique et j’ai toujours pensé qu’un écrivain se définissait par son style personnel, mais l’idée qu’on ne puisse rien transmettre est assez stupide.
Certains estiment que des ateliers d’écriture à 1500 euros c’est trop élitiste… Ils peuvent toujours faire du macramé ou aller aux sports d’hiver. Ce n’est pas plus cher qu’une semaine de vacances et c’est peut-être plus enrichissant que de glisser sur une luge.
Que peut-on apprendre concrètement dans un atelier d’écriture ? Si par exemple aujourd’hui on ne sait pas manier un dialogue, ce n’est même pas la peine de commencer. Il ne faut pas croire que les dialogues ne servent qu’à faire avancer l’histoire. Il peut y avoir une page de dialogue où tout se passe dans le non-dit, l’hésitation, le mensonge. C’est comme cela que tout se met en place. C’est ce qui fait que le roman aura l’air d’être du XXIe siècle plutôt que du XIXe.
Il faut être dans l’air du temps alors ? Non. Mais moi je suis incapable de me mettre dans la tête d’un poilu des tranchées de 14. De la même façon il ne sert à rien de parler du monde d’aujourd’hui comme en parlerait mon grand-père. Vous pouvez toujours essayer de copier Proust, vous n’arriverez jamais à faire du Proust. Travaillons plutôt avec la même urgence, les mêmes défis, les mêmes risques de se casser la gueule que lui avait pris à l’époque.
Est-ce que vous embêtez les participants avec vos marottes à vous, comme la ponctuation libre ? J’essaie de leur dire que la littérature se joue dans les détails. Si vous n’employez pas le bon mot au bon moment, vous foutez tout par terre. Il faut écrire chaque phrase comme si c’était la dernière, comme si une rupture d’anévrisme allait suivre, en pensant que quelqu’un pourrait regarder et se dise: ah ben pas terrible. Il y a des gens qui croient qu’être écrivain c’est raconter une histoire. Ce n’est pas ça du tout. Les histoires, elles ont plus ou moins toutes été écrites. Etre écrivain, cela doit remplir une vie. Moi je sais qu’une histoire ce n’est pas assez. L’écriture c’est d’abord la recherche du plaisir.
Nombre de grands écrivains ont pourtant raconté combien l’écriture était pour eux un fardeau… La difficulté n’empêche pas le bonheur. Je me souviens au début, ma femme peignait, on travaillait dans la même pièce, moi j’étais derrière ma machine, il fallait que je ne sois dérangé par rien, et elle, je la voyais qui écoutait de la musique, mettait sa toile par terre, tournait autour, puis elle préparait ses couleurs et je me disais alors: mais quel métier emmerdant qu’écrire.
C’est à partir du roman «37°2 le matin» que ça a marché pour vous… Oui surtout depuis le film. Mais ça ne se passait pas si mal avant déjà. J’étais soutenu par les gens de gauche qui se disaient, enfin un écrivain qui n’est pas de droite, ce n’est pas Jean d’Ormesson. Cette même gauche qui m’a tapé dessus quand je suis passé chez Gallimard, a dit que j’étais fini, que je ne faisais plus rien. Du coup Le Figaro a commencé à me trouver toutes les qualités. C’est de la rigolade. Oui, c’est un monde de rigolos, ce milieu.
La légende veut qu’aucun éditeur n’ait osé corriger vos textes…
Les partis pris que je peux avoir dans la rédaction c’est parce que j’y ai réfléchi. Pourquoi par exemple laisser un espace blanc avant chaque paragraphe? Pour le confort du lecteur? Wagner pour ses opéras avait fait installer des bancs très durs, une manière de signifier: vous n’êtes pas là pour être bien assis, vous êtes là pour écouter de la musique. Enfin j’ai toujours pensé que si les éditeurs savaient mieux que moi comment faire des livres, ils n’avaient qu’à les écrire.
Pourquoi vous voit-on peu intervenir dans le débat public, au contraire d’autres intellectuels parisiens ?
J’adore quelqu’un comme Thomas Pynchon qui a la force de ne pas se montrer. A côté je suis une vraie salope. Mais je ne commente pas l’actualité. Je n’ai pas l’impression que mon avis puisse être plus intéressant qu’un autre. Quand j’ai décidé d’écrire, je me suis installé dans une bergerie, je n’avais pas de loyer, pas d’impôt à payer, pas de facture de téléphone. Si vous ne vous donnez pas la liberté de faire ce dont vous avez envie, il ne faut pas venir vous plaindre ensuite.
Laurent Nicolet, Migros Magazine, 28/06/15.

J-152 Nous sommes tellement différents. Il est jeune. Il est sportif. Viril. C’est un beau gosse. Le genre de type qui, dans ses fonctions (c’est un homme de pouvoir, dans l’ombre mais de pouvoir, donc encore plus de pouvoir parce que dans l’ombre) ne doit montrer aucun signe de faiblesse, ne doit pas douter, vaciller, se montrer incertain. Je l’aime beaucoup. A lui, je lui ai posé ma question il y a quelques mois. Ce texto qu’il m’envoie hier à 17 heures 57 et que je veux écrire ici, maintenant : « Qu’est-ce que c’est qu’être père ? Aller à la première kermesse de son fils et être déjà fier de lui avant d’avoir vu son spectacle ? Avoir plus compté les jours que lui avant ce grand moment ? Espérer ne pas être trop ému devant son garçon ? Espérer qu’un lourdaud ne vienne pas me pomper l’air et que je puisse profiter pleinement de cet instant ? Réponse dans deux heures 🙂… »
J-153 Quand il a fallu se quitter, tout à l’heure, on chialait presque, les poignées de main se sont même éternisés. J’ai rangé mes affaires dans ma valise à roulettes. J’ai dénoué ma cravate. Avant de prendre la route, j’ai ouvert les vitres de la 407 blanche et familiale, j’ai mis la clim à 17 ° et j’ai attendu. Le parking était vide. Je suis resté longtemps immobile, silencieux. Mon regard s’était posé sur un bâtiment industriel.
J-154 Bernadette m’invite à me nourrir de ces signes de reconnaissance que l’on me dispense. J’écris cette phrase («Bernadette m’invite à me nourrir de ces signes de reconnaissance que l’on me dispense ») et ne peux pas m’empêcher d’aller vérifier si c’est bien le verbe qui convient. On donne des signes de reconnaissance. Est-ce que l’on en dispense ?
J-155 
Le fil est cette question Qu’est-ce que c’est qu’être père ?, cette question que je pose inlassablement et que je me pose également. Je la pose et les langues se délient. Les réponses que je récolte sont nombreuses, j’en ai soif, cherche à me rassasier.
J-156
Sur le site de l’éditeur de Flynn, trouve ceci : Il est rare de retrouver son père dans un foyer pour sans-abri, de devoir faire face au suicide de sa mère, et d’observer Robert De Niro et Julianne Moore interpréter les existences tragiques de ses parents. C’est pourtant ce qu’a vécu, puis revécu Nick Flynn lorsque le récit de sa vie, son premier livre, a été adapté au cinéma en 2012.

Reconstitutions raconte le long cheminement émotionnel et intellectuel qui résulte de l’étrange expérience que fut pour lui le tournage de Monsieur Flynn. Nick Flynn entame alors un dialogue avec lui-même et avec les auteurs qui l’inspirent (Beckett, Nietzsche, Simone de Beauvoir, Virginia Woolf, Edgar Morin, etc.), et établit des parallèles avec d’autres formes de reconstitution : les représentations en verre de Leopold et Rudolf Blaschka, les espèces disparues dont on ne conserve que quelques spécimens empaillés… Au fil de courts chapitres, fragments, anecdotes, il examine ses différentes «réflexions», dans tous les sens du terme, miroirs, pensées, idées, reflets. Sans rien perdre de sa prose habituelle et de son regard sans concession, il réalise une profonde introspection qui part pourtant d’une question simple : «Et là, qu’est-ce que vous ressentez?»
J-157
Les journées sont longues. Les nuits courtes donc. Je ne peux pourtant pas m’empêcher à cette heure tardive où chaque minute de sommeil compte de me plonger dans Reconstitutions de Nick Flynn, et ce depuis plusieurs jours. Nick Flynn découvert il y a quelques années avec Encore une nuit de merde dans cette ville pourrie [1] où il raconte le suicide de sa mère, où il raconte aussi les retrouvailles avec son père devenu un sans-abri. Le lit avait été lu d’une traite sur un toit d’un Ryad de Fès. A la fin de ma lecture, mon hurlement avait couvert l’appel à la prière de la mosquée voisine.

[1] http://www.lexpress.fr/culture/livre/encore-une-nuit-de-merde-dans-cette-ville-pourrie_811114.html
Renaud Borderie
au nom du père, le spectacle
Semaine 25
Magazine Society page 90Magazine Society page 90.
J-158 Mon père m’accompagnait à la piscine. Il ne m’a jamais accompagné au tennis, par-contre, même au match. Il ne m’a jamais accompagné non plus au foot, même au match. A la piscine, il m’accompagnait. Il est vrai qu’on était nombreux à aller la piscine le mardi soir. On se retrouvait tous sur la place de Savignac les Eglises. Si mon père m’accompagnait à la piscine, c’est qu’il devait y avoir une femme avec laquelle il couchait parmi nous.
J-159 J’appuie sur l’accélérateur et sur Loud Places de Jamie XX [1], je hurle : «Tu m’as sauvé Alejandro, de ce monde cruel, de ce chaos qu’est la vie. Tu m’as montré le plus beau de tout. Tu m’as tenu éloigné de toute pensée bourgeoise, de toute illusion, de toute pensée religieuse. Tu m’as appris à ne pas me fixer de limites. Tu m’as enseigné que je suis un homme libre. Libre de la folie des hommes, libre des guerres, des peurs. Tu m’as appris que la réalité dans laquelle je vis n’est pas la seule réalité, qu’il n’y a pas de limites, que mon horizon ne se limite pas à une maison, un pays ou un monde mais qu’il est l’univers tout entier, l’infini. »
J-160 D’habitude, je ne les regarde pas quand ils sortent. Par discrétion. Là, je n’ai pas pu m’empêcher de la suivre du regard. Je le raconte à Bernadette qui me questionne : Pourquoi vous me parlez de cette jeune femme maintenant ? – Quand elle est sortie d’ici… – Oui ? – J’ai vu quelqu’un de sans vie. J’ai peur Bernadette.
J-161
« Cher père, Alejandro. Toi qui as toujours pensé qu’appeler « papa » son père est une erreur. Que « papa » et « maman » sont les premiers mots qu’un bébé est capable de prononcer et que de continuer de les appeler ainsi étant adulte signifie maintenir sa progéniture prisonnière d’un statut d’enfant. Toi, qui m’as dit: « Je ne m’appelle pas Papa, mon nom est Alejandro; je ne t’appelle pas Ada, dada ou adadá… »

J’écris cette lettre ouverte parce que je veux que le monde sache que l’amour entre un père et son fils existe.
Je vois tant de cas de pères absents ou qui n’acceptent pas leurs enfants tels qu’ils sont. C’est pour cela qu’aujourd’hui je veux que tout le monde sache ce que peut être une vraie relation d’amour et de respect.

J’espère que cela puisse être utile à cette planète; que cela serve d’exemple pour qu’une transformation positive s’opère en ce monde et que cessent de se créer les guerres qui ne sont que la conséquence de la colère refoulée.
T’appeler Alejandro ne m’a rien enlevé. Bien au contraire, je ne te voyais pas en tant que figure emblématique ou un être supérieur, je te voyais en tant qu’allié. Un être plein de bonté. T’appeler Alejandro est au monde la chose la plus tendre et merveilleuse qui soit. Et le fait que je me sois senti différent des autres enfants, a fait naître en moi une grande force.

Tu ne m’as jamais éduqué dans la peur, tu ne m’as jamais frappé. Tu me parlais, m’expliquais tout et te préoccupais de m’enseigner tes pensées, me laissant libre d’être celui que je devais être et non celui que tu voulais que je sois. Te souviens-tu ? Tu avais pour habitude de t’asseoir près de moi et de me lire des contes japonais pour m’initier à une philosophie de vie.
Tu as formé mon esprit pour me préparer comme un guerrier à recevoir les coups de la vie, à faire face aux discours stupides et à l’imbécilité humaine. Mais tu m’as aussi appris à reconnaitre la beauté dans la laideur. Je me souviens qu’un jour tu m’as dit « je vais t’apprendre à penser ». Nous étions en Espagne, en vacances sur une île et chaque matin tu me donnais des cours de réflexion. Chaque père devrait enseigner à son enfant la réflexion. Les enfants ne sont évidemment pas stupides, ce que vous leur enseignez restera en eux à jamais. Grâce à ça, tu m’as marqué pour toujours.
« Qu’est-ce que Dieu ? Qu’est-ce que l’univers ? Quel est notre but dans cet univers ? D’où viens-je ? Où vais-je ? Suis-je un corps habité d’une âme ou une âme habitant un corps ? Ta vérité est une vérité, pas la vérité…. »
Tu m’as appris à parler en tant que personne délicate et consciente. Quand j’étais enfant, tu me parlais doucement mais comme à un adulte, tu ne m’infantilisais pas en me parlant d’une voix de dessin animé. Les parents ont l’habitude de parler à leurs enfants comme s’ils étaient des poupées, mais toi, tu me parlais comme on parle à un être humain. Puis, tu m’as montré comment communiquer avec autrui et au lieu de parler par affirmation dans une conversation, j’ai appris à commencer mes phrases par: « selon ce que je pense et je peux me tromper…. »
Dans un combat, au lieu d’accuser l’autre, tu m’as appris à exprimer ce que je ressentais et ce qui était la cause de la discussion en moi. Tu ne m’as jamais fait part de tes difficultés financières, pour que l’argent ne représente pas un fardeau à mes yeux. Je vivais dans un paradis. Un enfant doit voir la vie comme un paradis. Le contraire produit des êtres angoissés, épouvantés à l’idée de devoir faire face à leur propre existence.

Lorsque j’étais en colère, au lieu de me la faire contenir, tu m’as pris par la main pour m’amener dans le jardin et tu m’as fait détruire une chaise en mille morceaux. Tu ne peux pas t’imaginer le bonheur que m’a procuré le fait de mettre cette pauvre chaise en morceaux. Je t’ai dit: « Mais si je la casse, nous n’aurons plus de chaise… » ce à quoi tu as répondu que ce n’était pas important, que tu en achèterais une autre. Pour toi, le matériel n’avait pas d’importance, aucune valeur. La seule valeur à tes yeux était celle d’être humain.
Au lieu de réprimer ma créativité, tu m’as acheté des pinceaux pour que je puisse peindre sur les murs de ma chambre. Rien ne m’était interdit. Lorsque je faisais une erreur, nous en parlions et la corrigions. Tu avais confiance en moi et dans mes propres limites, celles que je m’étais fixé moi-même. Je pouvais tout demander et faire. J’étais un enfant et nous parlions ouvertement de sexe, sans morale religieuse qui aurait pu nous laisser penser que c’était quelque chose de fou. Quand quelqu’un faisait l’amour dans la maison, le lendemain c’était la fête.
Quand je voulais un instrument, au lieu de penser que c’était un caprice, tu m’achetais un piano, une trompette même si je ne l’utilisais qu’un seul jour. Tu disais que tout était utile dans la vie. Et c’est vrai, tout ce que j’ai demandé et que tu m’as donné dans mon enfance, m’a aidé. Absolument tout. Tu n’as jamais fixé aucune limite à ma créativité. Tu m’as appris comment méditer, tu m’as donné des livres.
Bien que ma mère et toi vous soyez séparés quand j’avais 8 ans, tu ne m’en as jamais dit de mal. Tu n’as pas essayé de détruire l’amour que je lui portais. Et tu as créé une relation d’amour entre mes frères et moi, sans esprit de compétition, nous aimant chacun différemment.
Tu m’as appris à croire que tout est possible dans la vie. Et comment ? Je vais te rappeler comment: un jour nous étions dans les rues de Paris cherchant une paire de chaussures et jusqu’à ce que je trouve la paire parfaite, nous n’allions pas laisser tomber. Nous sommes rentrés dans quinze boutiques jusqu’à ce que je trouve ce que je voulais vraiment. Merci père de mon coeur, grâce à ça, aujourd’hui, je ne laisse pas tomber et ce jusqu’à ce que je sois totalement satisfait de ce que je crée. Tu m’as aussi appris que lorsque quelque chose ne fonctionne pas, il est possible d’emprunter d’autres chemins qui mènent à ce que l’on désire et souhaite réaliser..
Quand je tombais dans la rue, tu me disais: « Samouraï! » pour qu’à chaque pas, mon regard sur le monde soit conscient. Le Samouraï ne se laisse jamais distraire. Je me sens vivant Alejandro, tellement vivant. Je ne t’ai jamais vu abattu. Tu te rends compte ? Tu ne t’es jamais plaint ou ne t’es laissé submerger par les difficultés de la vie. Tu ne m’as jamais montré tes angoisses. Tu m’as appris à être heureux, à penser que la vie est une fête. Tu m’as appris à ne pas me mettre à fumer quand les adolescents le font. Tu m’as expliqué que j’étais un enfant confiant et que je n’avais pas besoin d’une cigarette pour séduire, être adulte ou accepté des autres. Je me suis senti fort, tellement fort. Tu m’as appris à m’aimer et à respecter mon temple, mon corps.
Je te regardais écrire huit heures par jour, toute ta vie dédiée à ton art.

Tu as trouvé l’amour réel à tes 75 ans. Tu as rencontré ta femme, Pascale et c’est la plus belle histoire que j’ai jamais vu de toute ma vie. Tu m’as permis de croire en l’union de deux âmes. Maintenant j’ai foi en l’amour à tout âge.
Quelques fois tu me demandes: « Comment te sens-tu mentalement, physiquement, sexuellement, émotionnellement ? » Tu communiques avec tout mon être. Quand je viens chez toi, je m’assois face à toi et tu me regardes, tu me parles de ta vie, demandes au sujet de la mienne et nous essayons de faire en sorte que nos monologues soient égaux en temps pour que nous puissions avoir une conversation équilibrée et que personne ne parle plus que l’autre.
Tu t’inquiètes pour moi sans envahir mon espace. Mais tu me dis toujours que tu m’aimes. Chaque parent devrait le dire à son enfant.
Quand j’étais enfant et que tu devais partir voyager, tu m’appelais tous les jours, même si ce n’était que deux minutes. C’était notre accord. Je ressentais ta présence. J’ai toujours ressenti que je pouvais compter sur toi. Chaque fois que tu disais quelque chose, tu le faisais. Et la chose la plus importante pour un enfant est qu’un père tienne ses promesses. Une fois, je suis parti en classe verte avec l’école et je me suis senti si mal avec les autres enfants, je me sentais si différent d’eux que je t’ai appelé en pleurs. La nuit même, tu es venu en voiture. Tu as fait 400 kilomètres pour venir me sortir de l’enfer. Et on est rentrés ensemble, en chantant. Tu m’as dit qu’un enfant ne doit jamais souffrir parce que les jeunes années sont sacrées.
Tu sentais toujours mes cheveux et ma peau en me disant que je sentais merveilleusement bon. Tu me disais toujours que j’avais du talent, que j’étais beau, que j’étais un prince. Tu me caressais, me touchais, me serrais dans tes bras. J’étais aimé. Le matin je frappais à ta porte et je courrais me glisser dans ton lit près de toi pour que tu me serres dans tes bras. Avec ma tête sur ta poitrine, j’écoutais ta respiration et ton coeur battre. Puis nous avions l’habitude de petit-déjeuner dans un café en face de la maison et tu me parlais de livres, de films, de découvertes que tu avais fait, de nouvelles idées spirituelles auxquelles tu avais pensé.
En ce moment même je pleure d’émotion parce que je n’ai jamais pris le temps de te dire tout cela. Tu es un père merveilleux. Mes larmes coulent, mais ces larmes sont des gouttes d’amour.
Tu m’as toujours emmené avec toi à tes conférences, tes séminaires, je t’ai vu soigner les gens, leur donner le sourire, calmer leurs peurs. Nous avons travaillé ensemble au théâtre, au cinéma, sur mes chansons. Comme c’est magnifique de pouvoir créer quelque chose en famille.

Quand j’ai eu des doutes, tu as toujours été là. Tellement présent, que si tu n’étais pas à mes côtés aujourd’hui, je pourrais toujours entendre ta voix dans mon esprit, me conseillant. Je t’ai tatoué en moi, pour toujours.
Tu m’as sauvé Alejandro, de ce monde cruel, de ce chaos qu’est la vie. Tu m’as montré le plus beau de tout. Tu m’as tenu éloigné de toute pensée bourgeoise, de toute illusion, de toute pensée religieuse. Tu m’as appris à ne pas me fixer de limites. Tu m’as enseigné que je suis un homme libre. Libre de la folie des hommes, libre des guerres, des peurs. Tu m’as appris que la réalité dans laquelle je vis n’est pas la seule réalité, qu’il n’y a pas de limites, que mon horizon ne se limite pas à une maison, un pays ou un monde mais qu’il est l’univers tout entier, l’infini.
Pourquoi m’as-tu fait peindre sur les murs de ma chambre ? Je me le suis tellement demandé. Pourquoi me donner la liberté de faire ce que je voulais ? J’ai compris que tu m’avais enseigné à créer, à libérer mon esprit, à vivre sans contraintes, sans murs. Que ces murs étaient illusoires, invisibles et qu’en les peignant je pouvais passer à travers eux.
Tu m’as appris à parler: ni trop, ni pas assez, puis à mesurer le volume de ma voix, qu’elle soit une caresse pour les autres. Tu m’as appris à respecter le champ énergétique, l’aura d’autrui. Tu m’as appris à me fier aux arcanes du Tarot. Et tu m’as montré que les symboles sont de l’art. Tu m’as appris que la vie est magique et que les miracles sont partout. Tu m’as appris que Dieu est une énergie qui vit en nous et non un être sévère crée par des écrivains. Tu m’as ouvert un compte à la librairie et grâce à toi j’ai découvert la poésie. La Poésie ! Je me souviens que nous nous asseyions sur la table de la salle à manger et que chacun lisait son poème.
Tu n’as jamais eu d’amis superflus, les seules personnes qui entraient dans notre maison étaient celles que tu souhaitais aider ou des personnes talentueuses. Des poètes, des philosophes, des chanteurs, des médecins, des cordonniers, des saints, toutes sortes de personnes mais riches d’esprit. Tu n’as jamais perdu ton temps dans des discussions superficielles. Je ne t’ai jamais vu saoul ou drogué. Je t’ai seulement vu développer ton esprit et ton talent d’une façon positive afin de changer le monde et de lui apporter quelque chose.
Durant de nombreuses années, tu as eu le sentiment d’être un écrivain raté et regarde ce que tu as fait. A l’âge de soixante ans tu t’es libéré de ce sentiment, tu as publié plus de trente livres. Aujourd’hui, alors que tu as quatre-vingt-six ans tu es un écrivain avec un tel succès. Tout cela parce que tu crois en toi. Quel exemple tu es. Combien de personnes ne croient pas en ce qu’elles sont et cherchent une issue, incapables de voir que tout en elles est énergie vibrante depuis le premier jour! Tout est en nous!

Tu m’as parlé de ce qu’est vieillir comme de quelque chose de beau et grâce à toi j’apprécie chaque année qui passe sans crainte de la mort. Grâce à toi je sais que tout est possible dans la vie, n’importe quand.
Je vois l’amour dans tes yeux lorsque tu me regardes. Tu m’as aimé et tellement donné que je t’aime sans limites. Tu as créé l’être qui écrit en ce moment. Tu as créé l’amour que je te porte. Tu as parfaitement appliqué cette phrase que tu as écrite et qui s’est révélée si vraie: Ce que tu donnes, tu te le donnes à toi-même, ce que tu ne donnes pas, tu te l’ôtes à toi-même.
Merci de me donner cette vie.Ton fils Adan qui t’aime. »
J-162
Je clique. Dans la 407 blanche et familiale, dans la salle de réunion. Sur scène. Je clique. Toute la journée, je clique. Les mots d’Adan Jodorowsky à son père Alejandro, je ne peux m’empêcher de les lire à voix haute alors.
J-163
Je clique ou je clique pas ? Allez, j’avoue, autant être franc, j’ai peur. Rien que le nom du site [1] mais bon, M.E qui partage sur Facebook est si douce, délicate dans son rapport à l’autre. Je clique donc.
J-164
La récolte de réponses à ma question (qu’est-ce que c’est qu’être père ?), de témoignages, d’expériences, images, sons, histoires, larmes, rires, textes, etc. s’accumulent dans le dictaphone de mon I-phone, dans la carte mémoire de ma caméra, dans mon dossier au nom du père de mon ordinateur. Les livres annotés s’entassent sur mon bureau, les post-its couvrent presque entièrement la porte de la cuisine. Il va falloir y mettre le nez, il va falloir tenter de prendre de la hauteur un jour ou l’autre.

[1] https://plancreateur.wordpress.com/2015/04/07/2101/
Renaud Borderie
au nom du père, le spectacle
Semaine 24

Victor, cet hiver
Victor, cet hiver.
J-165 Tout est une question de posture finalement. D’ancrage. On inspire à fonds. Par le nez. En gonflant bien le ventre. Et tout doucement, par la bouche, on expire. Le ventre se creuse alors. Doucement, tout doucement. Et on y va. On s’avance. On sourit.
J-166 Albin en s’habillant me demande si comme il est le plus petit, il va mourir avant ses frères. Mes yeux se brouillent de larmes, je suis obligé de m’asseoir. Il me caresse la joue de la main :
T’inquiète Papa, même quand je serai mort, je t’aimerai toujours.
J-167 André sur un vieux cahier d’écolier griffonne tout en m’expliquant de sa voix douce et grave ce qu’il peut faire pour Au nom du père, le spectacle. Bérengère, un peu plus tard, dit de sa voix douce et claire son envie de faire de ce projet un livre. Je les écoute. Je les entends.
J-168 Avant le 1 septembre 2004, les citations ne sont pas datées dans le carnet de cuir. C’est un cuir épais. Un cuir marron. Elles sont toutes notées au crayon en papier.
J-169 Dans le carnet de cuir, ces mots notés le 1 septembre 2004 à mon retour de la maternité. Samuel vient de naître : Eh ben ça alors… Je recopie ces mots et y ajoute trois points de suspension. Non, c’est un point d’exclamation. Eh ben ça alors !
J-170
Elle nous raconte qu’adolescente, elle voulait faire du piano. D’accord, lui disent ses parents. Dans le magasin, il y en avait des vraiment abordables. Mais comme il y avait une promotion ce jour-là sur les orgues…

J-171 Ces mots de David Lynch notés le 3 mars 2007 dans un carnet de cuir retrouvé au milieu de choses poussiéreuses : Oui, je suis comme un enfant qui aime le monde dans sa totalité et qui, sans peur et sans jugement, amalgame, dans le bonheur, les choses, les formes, les couleurs et les matières.
Renaud Borderie
 
au nom du père, le spectacle
Semaine 23
dans la classe de CP de l'école Marie Curie (Lormont)dans la classe de CP de l’école Marie Curie (Lormont)
J-172 Toute la journée, ces visages, ces voix encore d’hier, qui m’accompagnent, ces histoires, rires, intimités, délicatesses, sourires, silences. Cette citation de François Bon [1] décidemment qui m’accompagne, cette citation déjà en épigraphe de Tout semblait calme [2] : « On est avec des hommes, des femmes, pour qui la vie a cette même complexité qu’elle a pour chacun de nous au monde, et le présent une somme superposée de trajets, d’histoire, de filiations et d’aventures, où la parole est forcément au centre, si c’est par elle, la parole, qu’on rejoint l’autre, qu’on partage le plus précieux comme l’information la plus simple, et qu’en même temps, cette parole on peut la retourner comme un gant : qu’on l’examine de près, et c’est tous les secrets du monde qui se fixent un instant sous le regard, non pas qu’on puisse en lever l’énigme, mais au moins se la rendre plus proche. »
J-173 Il m’est difficile d’écrire ce que j’ai vécu aujourd’hui. Dans quelques jours, je pourrai. Trop dans l’émotion. Là. Maintenant. Encore. Restons dans les faits. De 9 heures à 18 heures, j’avais les clefs de la crèche le Jardin d’Hortense [3] et des parents, des personnes qui y travaillent, qui y ont travaillé, sont venus, chacun à leur tour, répondre à ma question : Qu’est-ce que c’est qu’être père ?
J-174
Randolph Churchill est Duc, sait se tenir. Son fils, Winston, beaucoup moins. Quand ce dernier échoue pour la deuxième fois à intégrer l’académie militaire de Sandhurst, son père lui écrit : « Vous deviendrez un bon à rien social. » Winston Churchill a démontré sa bravoure sur 3 champs de bataille, a emporté 14 élections, a dirigé le Royaume-Uni durant la Seconde Guerre mondiale, puis de 1950 à 1955. Son père est entre-temps mort de la syphilis.
J-175 Il a 10 ans et déjà si bête, méchant, pervers, jaloux, vulgaire. Je ne suis pas un violent mais là, j’ai des envies de meurtre. Maya dit qu’elle va plutôt écrire un mot à la maîtresse et ma foi, le mot… du coup, je me prosterne à ses pieds. L’ai fait d’ailleurs deux fois, la deuxième fois juste après que Samuel qui lit le mot : Oh là, là, c’est comme si maman était dans ma tête.
J-176 « Disparition de Mathis : Sylvain Jouanneau entre le poing levé à son procès »
«
Sylvain Jouanneau est entré mardi le poing levé dans la salle d’audience, devant les nombreuses caméras présentes, au troisième jour de son procès aux assises pour l’enlèvement et la séquestration de Mathis, son fils de 8 ans, en 2011 à Caen.
« Ce n’est pas un geste de provocation. C’est juste un geste synonyme de combat » comme peuvent le faire certains sportifs, a répondu l’accusé à la présidente du tribunal, Antoinette Lepeltier-Durel, qui lui demandait des explications pour ce geste.
« Je suis face à des gens qui m’agressent », a-t-il ajouté sur un ton toujours très posé et calme, faisant apparemment allusion aux parties civiles. Étant donné « la forte médiatisation », « plutôt que de montrer quelqu’un qui s’écroule, si des personnes doivent avoir une image de moi je préfère qu’elles voient quelqu’un de combatif », a ajouté M. Jouanneau. « Je m’écroulerai ce soir dans ma cellule », a-t-il dit.
Âgé de 41 ans, ce maçon n’a pas ramené son fils à sa mère le 4 septembre 2011 comme il aurait dû le faire. Il a été arrêté le 9 décembre 2011, seul, près d’Avignon après avoir été aperçu à six reprises par des témoins, mais toujours seul.
Malgré les demandes répétées des proches de Mathis, épuisés, et celles des magistrats, il se contente de dire qu’il a confié Mathis à des tiers à l’étranger et refuse d’en dire plus afin, selon lui, de « protéger » ces tiers.
Dans un brouillon de lettre retrouvé sur son ordinateur et lu mercredi à l’audience, M. Jouanneau affirme que son fils est « sous protection musulmane ».
« Sur le fond, je pourrais écrire la même lettre aujourd’hui », a indiqué l’accusé, chemise bleue, longue queue de cheval et barbe noires.
M.
Jouanneau comparaît aussi pour menaces de mort sur sa dernière compagne, Emmanuelle Lecerf, qui l’a quitté en août 2011 après deux ans et demi de relation, et des proches de cette femme.
Cet ancien cadre, dont l’avocat général a dénoncé mardi les « incohérences », a dit au premier psychiatre qui l’a examiné après son arrestation qu’il « aurait pu tuer » la mère de l’enfant mais qu’il était « incapable de faire du mal à son fils ».
Décrit par la famille maternelle de Mathis comme « manipulateur », il encourt 30 ans de prison. Le verdict doit être rendu jeudi.
[4] »
J-177 Le Voyage d’Anna Blume [5]. Le mail est arrivé ce matin et j’ai hurlé de joie. Bravo, bravo Magali. Je sombrais, perdais pied, dormais plus, mangeais plus, buvais trop, m’étais remis à fumer, devenais irascible. Te suis reconnaissant, Magali. Tu m’as sauvé de la dépression… Du coup, j’ai appelé Emmanuel pour lui dire que finalement samedi, je pouvais venir et dans la soirée, quand ils vont revenir sur le sujet, avec l’ étincelle dans leurs yeux, l’étincelle de vie, quand ils vont commencer à égrener leurs kilomètres parcourus, avec leur voix qui partira alors insidieusement dans les aigues jusqu’à la limite du supportable, je sortirai Le Voyage d’Anna Blume de la poche intérieure de ma veste, monterai sur la table du salon et leur lirai le passage qui les concerne. Ça me permettra de créer du lien… enfin. Magali, je me prosterne à tes pieds. Quant à toi Virginia, je te rends tes galets.
J-178 Victor, au moment où je me baisse pour l’embrasser, lui dire au-revoir, passe une bonne journée, sois sage, me montre du menton une dame et sa petite fille : Elle, tu vois c’est pas une vraie maman. Je m’étonne. Elle a dit à sa fille : Ferme-là !
Renaud Borderie
[1] La Douceur dans l’abîme paru aux Editions La Nuée bleue, http://www.nueebleue.com/
[2] Paru aux Editions Confluences, http://www.editionsconfluences.com/
[3] http://www.apimi.fr/index.php
[4] http://www.afp.com/fr/info/disparition-de-mathis-sylvain-jouanneau-entre-le-poing-leve-son-proces
[5] http://www.critiqueslibres.com/i.php/vcrit/1588
 
au nom du père, le spectacle
Semaine 22
sem22_dessin fait le samedi 30 mai, 15 heures, à la MDSI (Lormont)dessin fait le samedi 30 mai, 15 heures, à la MDSI (Lormont)
J-179 Mon agresseur d’avant-hier, j’avais remarqué il y a quelques jours sur son compte Facebook que c’était le genre à prendre en photo ce qu’il allait manger…. ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille.
J-180 Mon agresseur d’hier, j’avais remarqué dix minutes avant son uppercut qu’il se rongeait les ongles des doigts de pied… ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille.
J-181 Je ne me suis pas méfié, le coup est venu de la droite avec une violence telle que ça m’a mis K.-O jusqu’à la fin de la réunion, qu’il m’a fallu attendre, une heure et demie après, d’être en sécurité dans ma 407 blanche et familiale, Basic Instinct de The Acid [1] à plein volume pour retrouver un rythme de respiration normale. Jusqu’à ce moment-là, je l’avais croisée plusieurs fois, elle avait l’air inoffensif, voire même plutôt sympathique. En m’asseyant à sa gauche, je m’étais dit : Avec elle, je risque rien. Quelque chose dans son physique. Dans son attitude. Sa façon d’articuler. De s’habiller. Ça m’apprendra à trop me fier aux apparences.
J-182 Emmanuel Carrère dans un entretien [2] à Angie David à propos de l’Adversaire [3] : Je suis allé chercher mon agenda de l’époque pour savoir ce que je faisais le jour où Romand a tué sa femme et ses enfants. Et c’est ainsi qu’est arrivé le début du livre, que, pardonnez-moi de le dire, je trouve vraiment fort : « Le matin du samedi 9 janvier 1993, pendant que Jean-Claude Romand tuait sa femme et ses enfants, j’assistais avec les miens à une réunion pédagogique à l’école de Gabriel, notre fils aîné. Il avait cinq ans, l’âge d’Antoine Romand. »
J-183 Dans son Journal de Libération [4], Matthieu Lindon fait mention d’un numéro des Dingodossiers où cette question est posée : qu’est-ce qui se passerait si les enfants se conduisaient comme des adultes ? Du coup, je tilte : depuis quelques matins, ce sont Samuel et Victor qui dès 8 h.20 mettent la pression pour ne pas être en retard à l’école, et moi, dès que j’entends Papa, Albin, dépêchez-vous !, mes gestes ralentissent progressivement jusqu’à rester immobile. Quand ils me découvrent, ils ne rient pas. Albin, si.
J-184  J’ai été tenté. Sur le bas-côté, ils étaient toute une grappe à courir. Un simple coup de volant. Ni vu, ni connu. A peine un peu de sang sur le pare-choc avant. A la limite une giclée sur la calandre. Il aurait suffi d’un petit coup de Kärcher la nuit une fois que les enfants dorment. Je regrette.
J-185 
Ça m’obsède : quel est le titre de ce livre de Paul Auster ? Ça m’obsède et quand je suis obsédé, voilà que je plonge, que je m’enfonce et plus je constate que je m’enfonce, oui, plus je le constate… eh bien plus je me laisse faire. C’est ça qu’ils appellent le lâcher-prise ? Je n’appelle personne à l’aide. Je remplis les poches de mon imperméable de galets.
Renaud Borderie
[1] https://www.youtube.com/watch?v=kOucrAFX810
[2] Emmanuel Carrère aux Editions Léo Scheer
[3] Editions Folio.
[4] Editions POL
 au nom du père, le spectacle
Semaine 21
JOURNAL DE BORD SEMAINE 21
J-186 La plupart de ceux qui entourent Maya là-bas, des jeunes comme des moins jeunes, se préparent à aller courir. Même ici, il est vrai qu’ils sont de plus en plus à courir le long des routes et ce par grappes en plus. J’ai l’impression que de plus en plus, dans les soirées, ils reviennent sur le sujet et y’a comme une étincelle dans leurs yeux alors, une étincelle de vie, et quand ils égrènent leurs kilomètres parcourus, leur voix part insidieusement dans les aigues jusqu’à la limite du supportable. Dans un livre de Paul Auster (le titre va me revenir), ils se savent tous condamnés alors certains, pour mourir plus vite, se mettent à courir jusqu’à l’épuisement. Faut que je me souvienne du titre. Lors de la prochaine soirée, dès qu’ils reviendront sur le sujet, je sortirai le livre de la poche intérieure de ma veste, monterai sur la table du salon et leur lirai le passage qui les concerne. Ça me permettra de créer du lien.
J-187 La maison est vide jusqu’à lundi. Silencieuse. Triste. C’est moi qui l’ai voulu, le silence. Mais pas la tristesse, non, pas la tristesse. Il est 23h.45. Je suis en train d’écrire le portrait d’un prêtre, un prêtre qui en 1975, à Lormont, a sauvé la section basket du club Léo Lagrange. Je ris aux éclats.
J-188 Un homme me dit : Moi, je dormais plus, j’avais des nausées, j’avais mal à la tête, je me mettais à bouffer n’importe quoi n’importe quand, du coup, j’avais mal au ventre, j’ai pris du bide. J’en parle à mon médecin traitant. Il me dit : vous faites une couvade. Une couvade, ah ouais ? Je croyais que c’était du pipeau, ça… Il me dit, mon médecin, qu’il y en a même qui ont des montées de lait. Tu te rends compte ? J’ai échappé à ça. Mon médecin me dit : c’est une forme de gestation symbolique que vous faites, qui est parallèle à la fécondation réelle de votre compagne, en bref : vous souffrez de ne pas vivre physiquement la grossesse… » Ah bon ?  Dominique A. vient d’être père pour la deuxième fois. Il a pris du ventre. Ce concert-là est moins intense.
J-189 Ta question ? Ta question ? Ta question, c’était : comment j’ai vécu la grossesse de ma femme ? C’est ça ? Bon… j’en étais où… Ah oui les nausées… Les hormones qui changent leur humeur… elles le font pas exprès, c’est comme ça… mais nous, qu’est-ce qu’on se dit entre nous, franchement, allez… qu’est-ce qu’on se dit  : qu’elle sont chiantes ! Moi, par-exemple, les échos… ma femme, elle pleurait… elle était toute émue… moi, je… je culpabilisais parce que… tu vois… Et quand il bougeait, elle me disait… IL BOUGE. IL BOUGE. Elle me prenait les mains pour les « coller » sur son ventre… tu sens ? Tu sens ? Oui, oui… en fait non. Tu veux pas leur faire de la peine… Et après : allez vas-y parle-lui. Bon, okay, tu colles ta bouche… t’as pas l’air con de parler à un ventre, tu te dis, il faut pas que je parle trop fort sinon il va exploser tellement il est gonflé… et… tu parles… salut, ça va ? ça se passe bien là-dedans ? Il fait pas trop noir là-dedans ? Oh Raconte-lui ce que tu as fait aujourd’hui… Bon, euh… aujourd’hui, je suis allé travailler… je me suis tapé des réunions à la con… mon manager a changé de voiture… euh… bon quoi encore, lui dire ce que j’ai mangé au resto à midi ? Voilà… Et le jour où elle me dit d’aller faire les premiers achats pour le bébé… Putain, le stress… Je savais tellement pas ce qu’il fallait acheter que j’ai… tout acheté… Ah, ils ont été content chez Aubert… Et l’accouchement, oh, l’accouchement… je te dis pas l’accouchement… ça a été gore pour nous, l’accouchement, je te dis pas comme ça a été gore l’accouchement… Massacre à la tronçonneuse, l’accouchement. Tout d’abord la sage-femme qui me disait : venez voir, venez voir, venez voir ce qui se passe par là… Non, non, je veux pas voir ce qui se passe par là, Madame. Mais si, venez, venez, prenez votre portable… Pourquoi, vous avez plus de forfait ? Mais non pour prendre des photos. Venez voir, venez voir, venez voir ce qui se passe par là… Non, non, laissez-moi tranquille, laissez-moi, madame… Je veux sortir au secours… et puis à un moment, elle s’est mise à hurler, j’ai cru qu’elle se faisait aspirer, tu vois. Elle est sortie dans le couloir en hurlant : y a des complications, y’a des complications… Ils sont arrivés de je sais pas d’où mais de 3, on s’est retrouvé à 45. Je te dis pas l’angoisse. Je te dis pas la chaleur : en plein mois d’août, à Pellegrin, pas de clim, dans 20 mètres carrés… Entre les stagiaires qui, le nez baissé, ont commencé à s’extasier des complications, entre l’obstétricien, lui aussi le nez baissé, les mains croisées derrière le dos qui disait très calmement le sourire aux lèvres : « j’attends vos remarques, j’attends vos remarques… »… la sage-femme qui, elle, s’agitait dans tous les sens : où sont les forceps ? Où sont les forceps ? Le temps que je comprenne qu’elle parlait des énormes pinces qu’il y avait sur le meuble à côté de moi, entre nous ce truc on aurait dit du matériel pour sado-maso… moi, je savais plus quoi faire, je savais plus où me mettre, où aller, si je devais photographier, qui et quoi je devais photographier, du coup, je suis tombé dans les pommes. On m’a dit après que j’avais vomi aussi avant… Ah non, je te dis pas… la grossesse et l’accouchement, moi, je…  J’écoute Sophie lire ce témoignage. Je souris.
J-190 
C’est avec assurance qu’il parle de la paternité quitte à paraître sentencieux pour les moins assurés d’entre nous. Avec intelligence : il a réfléchi, lu, s’est beaucoup intéressé, a digéré les pensées les plus absconses et du coup manie la théorie avec dextérité et facilité. Et puis c’est un colosse et il en a conscience, a conscience de son autorité naturelle, de sa très haute taille qui force ses interlocuteurs à lever la tête. Ces gens-là, ces hommes-là m’ont toujours impressionné, moi qui malgré mes 178 centimètres, me voit toujours comme le lycéen de 112 cm à l’acné purulente, à la dentition armé d’un piège à loup (ce n’est pas pour cette raison qu’il y avait très peu de prétendantes à me mettre leur langue dans la bouche) et coiffé à la Mireille Matthieu, et du coup, je lui demande s’il accepterait de répondre à mes questions sur sa paternité. Il me dit oui. Quelques jours avant notre rendez-vous, ce sms : Pour des raisons familiales et personnelles, je ne pourrai pas jouer le jeu de notre entretien
.
J-191 Un chat s’est invité. Dès qu’il nous entend, il arrive. Il nous regarde en tordant le derrière, il ronronne. Toujours à réclamer des caresses, à se frotter à nos jambes. Même pas on le nourrit. Je profite de l’absence des garçons pour lui donner des coups de pied. Il ne veut rien savoir. Il a une idée derrière la tête, c’est sûr. Virginia, c’est toi qui as les galets ?
J-192
À
55 ans, il a fallu qu’I. aille brûler au fonds de son jardin une lettre adressée à son père mort plusieurs années auparavant. C’est ce qu’elle m’a dit. Et Maya me dit qu’il n’y a pas de s à fonds. Qui croire ?
Renaud Borderie
au nom du père, le spectacle
Semaine 20
Le 16 mai 11 heures 14 à BellocqLe 16 mai 11 heures 14 à Bellocq
J-193 Au petit matin, alors que la maison est encore endormie, ce passage du Purgatoire de Dante :
Maudite sois-tu, antique louve,
Qui a des proies plus que les autres bêtes
Pour ta faim profonde et sans limite
Alors du coup, pour pas pleurer, pour pas me déshabiller entièrement et me mettre à courir dans les rues d’Ambarès et Lagrave me replonge dans les mots d’Orengo : « Et vivre en écrivant, respecter le réel, garder lyrique, descriptive et bien sentie (Sensible écrivait Fargue, s’acharner à être sensible, infiniment réceptif…), son humilité face au vivant extérieur, audible, visible, moins visible, invisible, etc. » Il y aura des croissants pour le petit-déjeuner.

J-194 Des chiens hier à Bellocq nous ont attaqués. Ce matin, du coup, j’ai rempli de galets les poches de mon imperméable. Virginia Woolf n’avait pas d’enfant.
J-195 La maison de JC est au 7, au 7 rue de l’Eglise. Des pans entiers de murs sont recouverts de livres. Ils le suivent dans tous ses voyages : l’Algérie, le Mexique, le Canada, Madagascar, la Réunion et maintenant ce petit village du Béarn. JC joue aux cartes avec Samuel et Victor. Ils rient. J’ai beaucoup ri moi aussi avec lui. Me suis pas mal enivré de rhum blanc aussi avec lui et j’ai dansé aussi des nuits entières à l’Indra. Ai parlé aussi des nuits entières avec lui. J’avais un peu plus de 20 ans à Madagascar, lui approchait des 50 ans. Il me fallait un père. Coûte que coûte.
J-196 Samuel énumère toutes les personnes que nous connaissons et qui ont un prénom composé avec Jean. Pour Jean-Christian je tique.
Mais si, papa ! – Non, non, j’en suis sûr. Toi, peut-être mais moi, je ne connais pas de Jean-Christian. – C’est comme ça que s’appelle ton papa.
J-197 
JC à qui je parle au téléphone de mon projet se marre : Eh bé, s’attaquer comme tu veux le faire à la paternité… C’est mission impossible, non ? Jean-Noël Orengo dans La Fleur du Capital (paru aux Editions Grasset), lui, s’est confronté à Pattaya, bordel à ciel ouvert, station balnéaire familiale la plus populaire d’Asie du Sud-Est, « lieu de rendez-vous de l’humanité, et plus que ça, […] capitale invisible d’une humanité inquiète qui a l’impression d’être conditionnée, […] Babel réconciliée dans la nuit et dans la fête »[1], bref une ville-univers qui symbolise à elle seule tous les paradoxes de notre époque. « Le but, écrit Orengo, était de faire le portrait de cette ville bien réelle, mais qui offre aux arrivants une expérience de fiction vécue, à ciel ouvert. Et à l’opposé du reportage chiadé bien littéraire, emprunter à l’oeuvre, dans sa plus complète indépendance au réel, les moyens, les savoirs & les techniques pour décrire cette drôle de réalité-là, le réalisme fictionnel de Pattaya. À défaut d’être guéri de cette région (n’en revenir jamais, tant mieux), je le suis du moins de l’impuissance à finir ce que j’écris. La contrition, l’opposition des lectures, la difficulté à se choisir une famille, à chanter dans son arbre, basta. Le flux moulé dans une partition bien réglée, voilà le crédo. Et vivre en écrivant, respecter le réel, garder lyrique, descriptive et bien sentie (Sensible écrivait Fargue, s’acharner à être sensible, infiniment réceptif…), son humilité face au vivant extérieur, audible, visible, moins visible, invisible (esprits et démons ont des droits). Et demeurer sidéré, pour toujours, par ce que Sade, dans Idée sur les romans, nomme la Nature : « La nature, plus bizarre que les moralistes ne nous la peignent, s’échappe à tout instant des digues que la politique de ceux-ci voudraient lui prescrire : uniforme dans ses plans, irrégulière dans ses effets, son sein toujours agité ressemble au foyer d’un volcan, d’où s’élancent tour à tour, ou des pierres précieuses serties au luxe des hommes, ou des globes de feu qui les anéantissent. (…) ; mais toujours sublime, toujours majestueuse, toujours digne de nos études, de nos pinceaux et de notre respectueuse inspiration, parce que ses desseins nous sont inconnus, qu’esclaves de ses caprices et de ses besoins, ce n’est jamais sur ce qu’ils nous font éprouver que nous devons régler nos sentiments pour elle, mais sur sa grandeur, sur son énergie, quels que puissent en être les résultats.[2]« 
J-198
Il a chaud dans la cabine de la péniche. Cet hiver, il a eu froid. Walass ne porte qu’un maillot de bain aujourd’hui. C’est un poisson, me dit-il. Il squatte par chez nous. Il me dit ça alors que lui et moi sommes assis sur son lit, moi les yeux sur son écran d’ordinateur. Il doit être gros déclarai-je. Énorme, renchérit-il. Je l’ai pas entendu pourtant. Je ne regarde, n’écoute que le 5 ième épisode. Je crois qu’il se rend pas compte, Walass, que je ne peux rien faire d’autre.
J-199 En fait, ils me font peur. Oui. Mais pas pour moi, non. J’ai pas peur pour moi. Plus rien ne me fait peur en fait. J’ai 44 ans, les fesses plates, des poils dans le dos (apparus subrepticement l’année de mes 41 ans) et un peu de ventre donc plus rien ne fait peur. Du moins, je l’ai décidé. Il faut pouvoir se prendre par la main, se dire : t’as le physique d’un homme mature, mon pote, donc t’es mature, donc t’as plus peur ! C’est pour mes fils que j’ai peur. Pour Samuel, Victor et Albin.
Renaud Borderie
[1] Dixit Orengo him-self sur http://www.petit-bulletin.fr/lyon/animations-connaitre-article-50949-Interview+de+Jean-Noel+Orengo.html
[2] Orengo sur http://d-fiction.fr/2015/01/comment-une-fleur-pourquoi-en-quelle-fabrique/
au nom du père, le spectacle
Semaine 19
sem19tableau de la classe de CE1-CE2 de l’école Marcel Pagnol : lundi 14 h.45.
J-200 J’ai arraché des mauvaises herbes. J’ai taillé le lierre. J’ai bêché. J’ai perdu mon sécateur. J’ai sorti les cactus. J’ai cherché longtemps mon sécateur. J’ai arrosé. Je suis allé voir le voisin pour qu’il me prête son sécateur mais il paraît qu’il me l’avait déjà prêté. Du coup, j’ai mélangé mon tas de compost parce qu’ « aérer et remuer son tas de compost est essentiel, car les micro-organismes décomposeurs ont besoin d’oxygène. Sans cela, il se produit une fermentation anaérobie, putride, malodorante, qui donne un “ersatz” de compost peu fertile. S’il y a trop de matières vertes, elles se tassent en fermentant, ce qui diminue l’aération. Les mélanger à des matières brunes assez grossières permet de maintenir une porosité suffisante dans le tas. Sinon, vous devrez compenser le tassement en remuant très souvent, voire en retournant le tas plusieurs fois[1]… » Je dois dire que ce jardin m’emmerde. Par-contre, aérer et remuer…
J-201 Je le regarde et je pleure. Je le regarde dans son kimono, sérieux, concentré. Victor est en train de passer son passage de grade. L’hakama kyu blanche-jaune, ils appellent ça à l’Aïkido. Le Foyer municipal de Saint-Germain de Puch s’est transformé pour l’occasion en dojo. Au début, mes larmes, je les ai mises sur le compte de l’excès de champagne de la veille au soir mais non, non… Les vomissements sur la route, oui, ça c’était l’excès de champagne de la veille au soir, mais pas les larmes, non pas les larmes. J’ai quand même repéré les toilettes.
J-202 
« S’ils savaient comme baisser les bras fatigue, comme reculer affaiblit, comme renoncer enlaidit et accélère la chute. »
C’est une citation de Philippe Djian. Encore vont dire ceux qui sont fidèles, ceux qui lisent ce journal de bord avec soin et enthousiasme, ceux que ça intéresse un processus de création, ceux qui ont un minimum de curiosité, ceux qui etc., etc. L’angoisse va les étreindre : Comment ça, encore une citation de Philippe Djian !? Renaud n’aurait plus rien à dire. Il remplit ! Les messages de protestation vont s’accumuler dans ma boîte mail : Comment ? Vous citez encore Philippe Djian ! Mon téléphone ne va pas arrêter de sonner : Comment ? Tu cites encore Philippe Djian ! Je blague. Tout le monde s’en fout. S’il y a cette citation, c’est que ce soir, je suis fatigué, je me sens affaibli, laid et je sens que je vais bientôt me prendre le bitume en pleine face. Une chute, quoi. Là, je blague plus. 
J-203
Il a dit l’autre soir, durant la veillée, qu’il était père, père d’une fille et qu’il l’avait abandonnée. C’est tout ce qu’il a dit. Non, il a dit aussi qu’il l’avait fait pour elle, de l’abandonner et qu’un jour, il l’espère pouvoir la revoir. Aujourd’hui, moi : Tu avais quel âge ? Lui : 15 ans. C’était son anniversaire hier et j’en avais un pincement du cœur. Qu’est-ce que ce jeune homme de 20 ans a à m’apprendre, à nous apprendre de la paternité ?
J-204 Je suis assis sur une chaise de classe de maternelle et au bout de vingt minutes j’ai mal au dos. Vraiment c’est petit un enfant de 5 ans ou c’est moi qui me suis trop habitué au confort de ma chaise Docteur Yes. Je vieillis. Je m’habitue au confort. Mauvais signe. J’ai 44 ans. Ce matin, mes fesses étaient particulièrement plates, c’était peut-être uniquement ce matin. A vérifier demain.
J-205 Il a voulu m’accompagner cette semaine. Il a 20 ans. L’autre soir durant la veillée, il a une phrase, une phrase qu’il n’a pu pas s’empêcher d’avoir, on l’a bien senti, et cette phrase, aujourd’hui, dès que je le regarde alors que lui non, cette phrase résonne. On verra demain.
J-206
Ils sont à l’écoute. Oui, à l’écoute, du haut de leur sept, huit ans. L’une d’entre elle dort sur sa table. De leurs mots, leurs questions, leurs réponses, leurs réflexions, ce texte que j’ai écrit et que je lis là maintenant à 14 h.15, dans l’une des classes de l’école Marcel Pagnol (Lormont). Il nous faudrait un titre maintenant. Et Valérie, l’institutrice, de noter au tableau : 1. Qu’est-ce que c’est un papa ? 2. Presque tous les papas du monde. 3. Le Mélange des papas. Celle qui dormait a le doigt levé : Les papas sont pas tous corrects. Moi : Pardon ? Elle : C’est mon titre.
Renaud Borderie
[1] Mes sources : http://www.terrevivante.org/435-faire-son-compost.htm

au nom du père, le spectacle
Semaine 18
Photo prise le mercredi 29 à 8 heures 50 cours d'Albret
Photo prise le mercredi 29 à 8 heures 50 cours d’Albret.
J-207  Sur Youtube, ce matin, cette phrase de Montaigne que cite Bacri lors d’un interview : « J’ai une vigueur pleine et ferme, je dure à la tâche mais j’y dure si je m’y porte moi-même et autant que le désir me conduit. » Bacri cite cette phrase et dit : «Parole d’homme libre ça, hein ? »
J-208 Le front collé à la vitre du tramway, Albin, cinq ans, observe avec attention. Ses yeux noirs, si noirs, tellement noirs, brillent. Il a les yeux de Maya.
J-209
La pluie est là battante. Du coup, ça force à rester chez soi ou du moins, en ce qui me concerne, ça me déculpabilise de ne pas avoir à sortir. Alors depuis le lever jusqu’au coucher, Samuel lit, Victor joue avec une balle rebondissante et dure, Albin et moi aux petits chevaux, Maya coud, je relis mon texte d’hier à voix haute et à voix basse, le réécris encore et encore, même au cabinet, Victor boude, Samuel nous raconte son voyage, Victor lit, Albin fait des allers-retours dans le couloir avec une guirlande autour du cou, Maya envoie un texto, je fais la sieste, Samuel, Victor et Albin regardent La nuit au musée 3, Maya coud, je relis mon texte d’hier à voix haute et à voix basse, le réécris encore et encore même dans la cuisine, Samuel débarrasse la table basse, Maya et moi bougeons de place des meubles, Victor met son blouson, Albin crie, Albin et Victor se battent, Victor lit dans l’escalier avec son blouson, Samuel et moi sommes à deux doigts de jeter l’Ipad par la fenêtre, Maya me sourit, Albin danse devant ma caméra, Samuel nous raconte son voyage, Samuel lit, Victor joue avec une balle rebondissante et dure, Albin et moi aux petits chevaux, Maya coud, je relis mon texte d’hier à voix haute et à voix basse, le réécris encore et encore, même au cabinet, Victor boude, Samuel nous raconte son voyage, Victor lit, Albin fait des allers-retours dans le couloir avec une guirlande autour du cou, Maya envoie un texto, je fais la sieste, Samuel, Victor et Albin regardent La nuit au musée 3, Maya coud, je relis mon texte d’hier à voix haute et à voix basse, le réécris encore et encore même dans la cuisine, Samuel débarrasse la table basse, Maya et moi bougeons de place des meubles, Victor met son blouson, Albin crie, Albin et Victor se battent, Victor lit dans l’escalier avec son blouson, Samuel et moi sommes à deux doigts de jeter l’Ipad par la fenêtre, Maya me sourit, Albin danse devant ma caméra, Samuel nous raconte son voyage,… Oui, une pluie battante.
J-210
L’une des personnes que je côtoie sur le plan professionnel depuis plus de quinze ans a quitté le local du Collectif en claquant la porte blindée. Boum. Elle a tué le père. Pan. Je suis mort. Pan. Pan. J’en suis heureux. J’en suis heureux pour elle. Sincèrement. Pour être tout à fait sincère, pas sur le coup : ça a été assez douloureux d’entendre tout ce que j’ai entendu et en plus, comme je n’osais pas l’interrompre alors qu’elle se répétait en boucle, ma mise à mort a été interminable. Pas besoin d’ajouter que l’envie, pendant qu’elle ouvrait et fermait la bouche, que sa langue bougeait comme frétillent les anguilles dans la vase, de me déshabiller entièrement et de mettre à etc. etc. était là… Parce qu’on a beau faire les fiers à bras, se remonter les couilles d’un geste franc et abrupt, bref quoiqu’on dise, on n’est pas préparé à ça. Je suis heureux. Je suis heureux là. Tellement heureux que sur Never say never de Basement Jaxx, je tape la mesure, hoche la tête, fredonne. Heureux pour elle et heureux pour moi aussi. Le père n’attendait que ça d’être tué… finalement. J’ai toujours une bouteille de champagne au frais.
J-211 Ce matin, en attendant mon rendez-vous avec Bernadette, je sors mon appareil-photo pour photographier des fenêtres. Elles ont des barreaux.
J-212 Allez, pas de fausse modestie : ces veillées sont une réussite. Comment rendre la beauté, l’intensité de celle de tout à l’heure ? Je suis dans cette difficulté. Je me lance. Maya et moi venons de rentrer, il est tard. Mon réflexe a été d’aller dans la chambre de Samuel et Victor (je commence toujours par eux) pour les embrasser dans leur sommeil, remettre la jambe de l’un sous la couette, de l’autre aussi d’ailleurs. Je suis resté combien de temps immobile, les bras ballants dans cette chambre plongée dans la pénombre, inutile ?
J-213
Sur le mur du couloir, au premier étage, sur la droite, après la porte de la salle de bain, des dessins des garçons et ces mots : « La peur mène à la colère, la colère mène à la haine, la haine à la souffrance et la souffrance au côté obscur » (Maître Yoda dans la Saga La Guerre des étoiles de Georges Lucas). Les dessins, c’est moi qui les punaise. Les mots de Maître Yoda, c’est Samuel.
Renaud Borderie
au nom du père, le spectacle
Semaine 17
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Première image du générique de la série Louie
J-214  Nous marchons. Beaucoup nous marchons, Maya et moi. Main dans la main souvent. Ça aide. Que font les garçons ?
J-215  Ils sont nombreux autour de la table en bois brut. Sur le plateau, un MacBook Pro, des mugs blancs, une théière blanche aussi. Ils sont tous beaux dans cette famille. Ils sont tous blonds. Ça sent l’aisance. Aucun en fauteuil roulant. Ils rient. Je suis dans la rue et je les regarde. « T’es pas gêné » me dit Maya. Les rideaux sont absents des fenêtres à Amsterdam. Tout à l’heure, je n’ai pas osé me planter devant l’une des vitrines du Quartier rouge. Je compense.
J-216 « Your father’s dead… » Louie, le héros de la série éponyme, dans un des épisodes de la première saison, a décroché un rôle de flic dans un improbable remake du Parrain. « Your father’s dead » est sa seule ligne de dialogue. Il loupe sa scène une fois, deux fois, trois, quatre, vingt fois… A l’aéroport, j’achète la revue Sofilm parce que Louis C.K. est en couverture, je l’ouvre et cette phrase, « Your father’s dead. », me saute aux yeux. C’est un signe. Lequel, je ne sais pas encore. Un signe, je vous dis.
J-217  Il y a un temps pour tuer le père. Marine Le Pen le crie, le dit, l’aboie partout. En parlant d’aboyer, trouve ceci sur le site de Libération : « Lors d’une interview accordée à Laurence Haïm pour i-Télé, la présidente du Front national dévoile à quelle occasion elle a versé ses dernières larmes. Il s’agit de la mort de sa chatte, Artemis, tuée l’été dernier par un doberman. «Écoutez, la dernière fois que j’ai pleuré, c’est probablement lorsque ma petite, ma jeune chatte est morte tuée par un chien, raconte-t-elle. Ça m’a beaucoup fait souffrir. Voilà, je suis très attachée à mes chats. […] Je suis une mère à chats, moi.» Aucune précision n’est formulée. Pourtant, Jean-Marie Le Pen a sa part de responsabilité dans cette histoire. Le Lab révèle ce jeudi que c’est un des chiens du président d’honneur du Front national qui est à l’origine de ce meurtre animalier. Un drame qui avait à l’époque entraîné le départ de Marine Le Pen du domaine familial, à Saint-Cloud. »
J-218  Ce mail de Carine Troussel qui travaille pour Quartiers du monde[1], une association internationale avec laquelle, j’espère, nous allons pouvoir travailler pour au nom du père : « J’ai vu le 1 er épisode de la web série, j’ai beaucoup aimé comment tu es parti de ce que t’ont dit tes enfants (donc un père qui écoute et valorise) pour montrer les rôles du père qui joue, câline, écoute, encourage,… et danse. »
J-219 Le soir tombe sur le Jardin Public. Ai rendez-vous avec un ami. Il habite rue d’Aviau. Au moins quand on a rendez-vous avec un ami qui habite rue d’Aviau et qu’on est en avance, on peut aller patienter dans le Jardin Public. A ce propos : où vont mes amis quand ils viennent me voir à Ambarès et Lagrave et qu’ils sont en avance ? Aucun endroit pour qu’ils patientent. Depuis le temps que je veux que nous déménagions.
J-220 Directeur d’Alliance Française. Directeur d’Alliance Française, j’ai fait. Il y a longtemps. 20 ans (à vrai dire, à force de dire 20 ans, les années ont dû encore s’accumuler). Je me demande quelle sorte de Directeur d’ Alliance Française, je ferai maintenant. Peut-être le genre obèse, transpirant, impuissant et courbé en deux à force de MST, accoudé tous les soirs au bar d’un de ces baraquements en tôle qui longent une piste poussiéreuse pour trouver le sommeil. Tandis que maintenant, je peux rester chez moi un lundi après-midi alors que c’est le jour où tous, à nouveau, s’affairent allongé dans mon lit prostré par l’angoisse.
Renaud Borderie

au nom du père, le spectacle
Semaine 16
SEMAINE16
J-221 « Un à un les masques tombent comme des fruits mûrs. Il suffit d’attendre. » Ces mots ne sont pas de moi. Merde ! Ils sont de Philippe Djian. On ne peut pas tout avoir… C’est ce que je ne cesse de répéter pour me réconforter. Jusqu’à cette phrase de cet homme parce qu’il sera bientôt père (il est vrai qu’il n’était question de sa part et de la future mère, depuis la tourte aux asperges, que des vertus de leur mutuelle) : Il faut maintenant que nous apprenions à rationnaliser notre vie. A elle : Rationnalise plutôt ta façon de te comporter à table  (elle se jette sur la nourriture à peine servie sans se soucier de la maîtresse de maison). A lui : Rationnalise plutôt ton penchant pour le magret et le rumsteak (il venait de s’engloutir des monceaux de bidoche sanguinolente). C’est ce que j’aurais eu envie de leur dire. Je suis pour les choses simples. Je me suis retenu. Je ne voulais pas jeter un froid. Du coup, l’envie de me déshabiller entièrement et de courir droit devant moi m’est revenue. Ça faisait longtemps. Merde !
J-222 Samedi, 18 heures, je vais rejoindre Maya à Bordeaux. Les garçons ont été confiés à sa mère pour la soirée, la nuit. Samedi, 18 heures donc, je viens de quitter l’équipe de la MDSI et Manon. Ensemble, nous étions sur la scène de l’Espace Culturel du Bois-Fleuri pour répondre à cette question : « Qu’est-ce que c’est qu’être père ? »… Dans la 407 break et blanche arrêtée à un feu rouge, je tourne la tête vers la droite : l’homme dans le véhicule d’à côté ressemble étrangement à l’un des messieurs, des pères qui fait partie de ce projet. Je me sens submergé par l’émotion. Dans la 407 break et blanche, des larmes coulent sur mes joues jusqu’à ma barbe. L’homme d’à côté me sourit. C’est une Xantia verte.
J-223 Vendredi 12 heures 40, je mets fin à l’atelier d’écriture mené à la faculté. Ils ont 18, 19, 20 ans. L’un d’entre eux, m’accompagne jusqu’à la 407 break et blanche. Ses camarades sont sortis dès la première ouverture. Moi, il m’est important de retarder le moment de sortir de ce bâtiment fréquenté pendant plusieurs années il y a pas mal de temps et donc d’emprunter ses longs, long couloirs labyrinthiques. Le jeune homme me dit au moment où ses camarades sortent : « Si tu vas par là, je vais par là aussi. » La phrase me surprend. A notre arrivée à la 407 break et blanche, il prend la main tendue mais voilà qu’il me tire vers lui pour m’embrasser. Chaleureusement. Le soir, cette histoire, non seulement je la raconte à Bernadette, ma gestalt thérapeute, mais avant de m’endormir je passe un long moment sur Facebook à chercher, rechercher jusqu’à trouver : son père travaille dans une banque. C’est sur cette information capitale, indispensable que je me déshabille entièrement pour aller me coucher.
J-224 La semaine se passe énigmatique. Mes occupations professionnelles me forcent à faire le grand écart d’une journée à l’autre, voire d’une heure à l’autre, et du coup j’en ai le tournis. L’axe est au nom du père (pas que le spectacle, non le projet dans son ensemble), la colonne vertébrale, ce qui structure, me structure. Mes fils.
J-225 
J’en rencontre des gens. J’en fais des rencontres, oh que oui, pour parler de ce projet et je me fais parfois l’effet d’un VRP qui, pour solliciter un quelconque intérêt de l’éventuel client blasé, doit faire preuve d’empathie, bienveillance, confiance en soi, écoute, séduction, patience, contrôle de soi, etc. En sortant de ce rendez-vous, j’ai eu l’envie de me déshabiller entièrement et de mettre à courir droit devant moi. Et ce pas par peur, non… Des gens se fient à leurs certitudes. Ça fait froid dans le dos.
J-226
Ça y est, je ne peux plus reculer, non. Rendez-vous mardi avec Laurent, l’un des directeurs de la Boîte à Jouer, Gwen, chargée de la communication et de la médiation, et Thierry, l’administrateur du Collectif : au nom du père, le spectacle sera créé le 25 Novembre 2015. Très bientôt donc… Demain même. Ai eu envie, vers 15 heures 30, en sortant, vers 15 heures 30, de me déshabiller entièrement et de mettre à courir droit devant moi. Il soufflait un air chaud dans la rue Lombard mais ce n’est pas pour ça que mon envie était de me déshabiller entièrement. Non, pas pour ça. Non. La peur. A chaque fois que la peur est là, l’envie de me déshabiller entièrement et de mettre à courir droit devant moi se pointe aussi. Le compte à rebours est lancé. Plus le choix.
Renaud Borderie